Economie, social, environnement

Crise du logement et logement social

Par Bertrand Cuny

Le laisser faire en matière d'urbanisme conduit à la création de zones réservées à certaines catégories de populations. La ville n'est plus une ville mais une succession de ghettos. Cette tendance a toujours existé : habiter les « fortifs » en 1848 n'était sans doute pas mieux vécu que les bidonvilles de Nanterre en 1950 ou certains grands ensembles aujourd'hui. Dans les mégapoles nées souvent du sous-développement la situation devient vite insupportable ; dans l'anonymat, les pauvres espèrent y trouver des petits boulots qui leur permettront de manger mais sûrement pas de se loger.



Une offre de logement insuffisante

Crise du logement et logement social
Or c'est dans les régions fortement urbanisées notamment en Ile de France que le nombre de logements est devenu notoirement insuffisant conduisant à une augmentation des prix qui crée des difficultés à des populations de plus en plus nombreuses.

Pourquoi cette situation ?

  • Les lois du marché ne fonctionnent pas bien-Les prix augmentent sans que la construction suive faute de terrains disponibles.
  • Lors de la mise en place de la décentralisation en 1982 la situation était globalement acceptable grâce â la mise sur je marché de grandes opérations publiques comme les villes nouvelles. Les élus locaux, nouveaux responsables de l'urbanisme, étaient donc peu sensibilisés au problème.
  • Ces mêmes élus locaux ont alors fait porter leurs efforts sur la rénovation urbaine qui diminue le nombre de logements, sur l'environnement en protégeant jalousement les espaces verts et sur la construction de bureaux qui apportait emplois et taxe professionnelle.
  • Les associations écologiques dont les membres sont souvent bien logés ont poussé dans le même sens et n'ont pas hésité à attaquer tes permis de construire. A Saint -Cloud, sous leur pression j'ai supprimé un étage d'un ensemble immobilier ; à Boulogne ta densité autorisée sur tes terrains Renault a été diminuée pour arrêter un recours. Ce sont des logements en moins pour aujourd'hui et demain.
  • Le code de l'urbanisme de plusieurs centaines de pages et les tribunaux sont favorables aux plaignants. D’ailleurs même en cas d'échec en première instance l'appel et le recours au Conseil d' Etat peuvent stériliser une opération pendant de nombreuses années.
  • L'Ile de France a cru trop rapidement à cause de l'affaiblissement de la politique d'aménagement du territoire.
  • Le taux d'occupation des logements a diminué. Lorsqu'il passe de 2,4 à 2,3 c'est des centaines de milliers d'appartements supplémentaires qu'il faut créer. Un exemple : à Saint -Cloud pour maintenir la population il est nécessaire de construire 65 logements par an. Cela demande des terrains et beaucoup d’explications de la part des élus.
  • Comment enfin imposer à des centaines de maires de respecter des objectifs de population fixés par l’Etat et et la Région à l'occasion de la révision du schéma directeur de l’Ile de France. Ces derniers souhaitent relancer la construction mais les maires ont d'abord une politique répondant aux aspirations de leurs habitants actuels, aspirations qui ne vont pas dans le sens du développement. A Saint-Cloud l'objectif est de maintenir la population alors qu’il y a 400 naissances contre 200 décès par an.

Qui accueillera ce surplus de population ?

Il n’y a pas de réponse immédiate. L'Etat peut imposer aux communes d'augmenter la densité de leur territoire mais il s'agirait d'une remise en cause des lois de décentralisation. On peut continuer à reconvertir les dernières friches industrielles en privilégiant les locaux aux bureaux mais cela n'aura qu'un effet limité. Il est donc probable qu’on n’évitera pas de lacer, sous l'égide de l'Etat ou de la Région, de nouvelles grandes opérations d’urbanisme en grande banlieue sur des terrains agricoles oubliant les problèmes de transport .Sachons que ce n'est pas dans I' air du temps ; on parle plus reconstruire la ville sur la ville que d'ouvrir de nouveaux espaces à l’urbanisation.

En attendant priorité au logement social mieux réparti

Face à l'échec du marché, une politique dynamique de création de logements sociaux est nécessaire pour éviter que des tranches de plus en plus larges de la population n'arrivent pas à se loger correctement. Mais mieux les répartir est indispensable pour lutter contre les concentrations excessives synonymes de difficultés sociales. Imposer 20% de logements de ce type à chaque commune est un objectif raisonnable .S'ils sont implantés en diffus dans la ville et s'ils sont de qualité ils ne changent pas l'environnement urbain auquel tes habitants sont habitués
Garches, qui atteint les 20%, n'est pas considérée comme une ville à problème ; à Saint-Cloud nous sommes passés de 10% en 2001 à 14% et nous devrions atteindre 17% en fin de mandat. Il n'y a rien là d'exceptionnel ; je ne comprend pas les maires qui s'élèvent contre une politique relevant du simple bon sens, ni le bruit médiatique qui a entouré les quelques communes n'ayant pas atteint leur objectif de rattrapage triennal : 15% des logements manquants pour atteindre tes 20%. N'aurait-il pas mieux valu attirer l'attention sur celles qui, en grande majorité, avaient réalisé leur contrat, ne serait ce que pour montrer aux autres qu'il ne s'agissait pas d'une tache impossible.

Des conditions pour réussir :

  • Eviter les groupes de plus 40 logements et les intégrer dans un ensemble plus
    vaste.
    A Saint-Cloud les nouveaux immeubles sociaux ne se distinguent pas des autres.
  • Accepter d'y mettre un peu d'argent pour réduire la charge liée au prix des
    terrains.
    Ce n'est pas un sacrifice puisque les sommes viennent en déduction de la contribution à verser à l'Etat pour insuffisance de logements sociaux. A Saint-Cloud cette contribution s'élève à 380000 euro par an. Elle a été entièrement utilisée dans la commune.
  • Racheter aussi des immeubles existants appartenant à des investisseurs
    institutionnels pour les transformer en logements sociaux. Cela évite l'excuse
    facile d'absence de terrains disponibles, cela évite la mise en vente à la découpe qui chasse souvent tes locataires, cela évite la mixité sociale car les anciens habitants accueillent les nouveaux en général plus pauvres.
  • Etre impartial dans l'attribution des appartements. A Saint-Cloud il y aura toujours plus de 400 demandes en instance compte tenu de l’attrait de la commune. Nous avons donc décidé de privilégier ceux qui habitent notre commune et dans une moindre mesure ceux qui y travaillent. Une commission composée d'élus de la majorité et de l'opposition choisit ensuite en fonction de l'urgence et des situations familiales.
  • Expliquer à la population que les logements sociaux sont nécessaires à l'équilibre et au bon fonctionnement de la ville. Les infirmières de l’hôpital, les policiers du commissariat, les employés municipaux et bien d’autres seront plus efficaces s'ils habitent sur place et n'ont pas plusieurs heures de transport par jour .Un divorce signifie souvent difficultés financières et besoin de deux logements ; faut-il, en plus, imposer aux enfants un changement de commune et d'école ? Faut-il refuser les femmes seules avec enfants ? Faut-il chasser les nounous logées dans des chambres de service lorsqu'elles se marient ? Elles ont en charge tes enfants de Saint-Cloud. Ces explications portent ; il n'y a plus de refus du logement social même si certains le préfèrent à l'autre bout de la ville.

En conclusion

La crise du logement est sérieuse en Ile de France .Les lois du marché ne la régleront pas. Faute d'une vigoureuse politique d'aménagement du territoire, elle ne sera résolue que par l'ouverture de nouveaux espaces à l'urbanisation. En attendant, réglons les situations les plus difficiles en poussant nos maires à créer des logements sociaux. C'est souhaitable, c'est possible, à nous de les accepter même à coté de chez nous.




Bertrand Cuny a été maire de Saint-Cloud jusqu'en juin 2005. Il est Capteur social de l'OCHRES *

*L' Observatoire chrétien de l'entreprise et de la société ( OCHRES) est une association chargée d'une mission permanente d'observation des problèmes économiques et sociaux à la lumière des principes sociaux chrétiens.

Bertrand Cuny



1.Posté par Eric Pélisson le 18/03/2006 06:02
J'aime beaucoup l'article de Bertrand Cuny, on pourrait toujours nuancer tel aspect de l'analyse, mais c'est à la fois une approche globale et une approche humaniste qui nous permettront de répondre concrètement aux questions difficiles du logement social. Haut fonctionnaire de terrain, j'avoue avoir souvent cherché à expliquer aux élus locaux, notamment des communes suburbaines voulant maîtriser leur démographie et des banlieues cossues des agglomérations, que la construction de logements sociaux permet d'éviter à ces communes la perte des populations jeunes signifiant à terme bref perte de classes et d'écoles et chute de l'attractivité de la commune... C'est sans doute différent en région parisienne pour des raisons multiples. Merci encore de cette contribution. EP

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